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Interview

Ange Créations, l’imprimerie artisanale de Lausanne

Interview

Ange Créations, l’imprimerie artisanale de Lausanne


Installée dans le quartier de Sévelin, Ange Créations accompagne depuis plus de vingt ans entreprises, particuliers et auteurs dans leurs projets d’impression. Derrière l’atelier, Christophe Vieillard, ancien graphiste devenu imprimeur, reste attaché autant à la qualité des objets qu’au temps consacré à ceux qui les imaginent.





Un père doit venir chercher quinze exemplaires d’un livre consacré à son fils. Celui-ci avait réalisé, dans le cadre de ses études, un travail autour de son apprentissage de la cuisine et de sa manière de l’envisager. Après son décès, son père a décidé d’y ajouter des photographies retraçant sa vie et d’en faire un ouvrage destiné à ses proches.


Ce genre de projet arrive régulièrement chez Ange Créations. Pas toujours avec une histoire aussi personnelle, bien sûr, mais souvent avec la même volonté de donner une forme durable à quelque chose qui, jusque-là, n’existait que sous forme de textes, de photographies et de fichiers.


Dans l’atelier de Sévelin, à Lausanne, les livres de famille, biographies et récits personnels côtoient ainsi les cartes de visite, brochures, flyers et autres supports destinés aux entreprises.


Pour Christophe Vieillard, ces petits tirages ne sont pas anecdotiques. Ils font partie de ce qui donne encore du sens à son métier. Il connaît bien le moment où le client découvre enfin le résultat après avoir parfois passé des mois à écrire, sélectionner des images ou corriger un manuscrit.



« Ils me disent qu’ils sont heureux de pouvoir enfin le tenir dans leurs mains. »


Le passage du fichier à l’objet reste un moment particulier, même après des années passées à imprimer.



« Certains projets sont vraiment émouvants. C’est aussi pour cela que je trouve ce métier gratifiant. Il y a de la confiance, de la bienveillance et beaucoup de gratitude. »


Cette relation au papier raconte assez bien l’histoire d’Ange Créations. Car lorsqu’il lance son activité, Christophe Vieillard n’a pas encore prévu de devenir imprimeur. Il veut travailler comme graphiste indépendant et développer sa propre petite structure de communication.




Du graphisme à l’imprimerie



Son intérêt pour l’image remonte aux premiers Macintosh et à la découverte des logiciels de création graphique. Il se souvient encore très précisément de cette période, bien avant que la création numérique ne soit devenue aussi accessible qu’aujourd’hui.




« La première fois que j’ai vu Illustrator et Photoshop, j’avais les yeux grands ouverts. Je me suis dit : c’est ça que je veux faire. »



Il part ensuite travailler à Paris, dans plusieurs agences de communication. L’une d’elles, spécialisée dans la promotion, possède sa propre imprimante numérique. Pour le jeune graphiste, la possibilité de travailler une illustration ou une mise en page puis d’en voir presque immédiatement le résultat imprimé est une révélation supplémentaire. L’impression l’attire déjà, même si elle n’est pas encore au centre de son activité.


Le véritable tournant arrive après son installation à Lausanne. En 2002, alors qu’il travaille dans le quartier de Sévelin, il rencontre Nicolas Chabloz, imprimeur artisanal installé à proximité. Celui-ci lui propose de travailler avec lui et de lui apprendre le métier. Christophe Vieillard découvre alors l’impression traditionnelle sur machines offset, la fabrication des livres et la reliure cousue.


La transition se fait progressivement. Lorsque Nicolas Chabloz commence à ralentir son activité, Christophe Vieillard reprend une partie du travail puis, en 2007, son portefeuille de clients. Ange Créations, qui avait été pensée à l’origine comme une activité de graphiste indépendant, devient véritablement une imprimerie.


Le graphisme ne disparaît pas pour autant. Au contraire, cette première expérience devient l’une des particularités de l’entreprise. Aujourd’hui encore, Christophe Vieillard peut intervenir directement sur les fichiers qui lui sont envoyés, reprendre une mise en page, modifier un PDF ou repérer une erreur avant l’impression.


Il raconte qu’il lui arrive de relire certains titres presque par réflexe et de découvrir une faute passée inaperçue jusque-là. Ce soin ne constitue pas nécessairement une prestation distincte ou un supplément facturé. Il fait simplement partie de sa manière de travailler.



« Je peux accompagner un travail du début à la fin. Mon expérience de graphiste me permet d’entrer dans les fichiers, de les adapter et parfois de corriger des détails que le client n’avait pas vus. »


Cette double compétence est d’autant plus importante que peu de clients arrivent avec une connaissance précise des contraintes de l’impression. Entre le format, la qualité d’un fichier, le choix du papier, le grammage, les finitions et les quantités, le projet qui semble très simple au départ peut rapidement demander quelques ajustements.


Chez Ange Créations, l’échange commence donc rarement par la machine. Il commence par une discussion.




Le papier n’a pas disparu, mais les raisons d’imprimer ont changé





En un peu plus de vingt ans, l’activité de l’atelier a beaucoup évolué. Au départ, les livres imprimés en petit nombre représentent près de 90 % des commandes. L’impression de livres à court tirage apparaît même comme une spécialité sous le logo de l’entreprise.


Puis les volumes diminuent. Certains éditeurs avec lesquels Ange Créations travaillait régulièrement réduisent leurs commandes. L’Université, autrefois cliente importante, transfère progressivement certaines publications vers des documents disponibles uniquement en PDF.


L’évolution correspond à ce que beaucoup imaginaient depuis longtemps : à mesure que les usages numériques progressent, une partie des documents n’a simplement plus besoin d’être imprimée.


Dans l’atelier, cette transformation n’a pourtant pas conduit à la disparition du livre. Elle en a plutôt changé la nature. Les gros tirages sont moins fréquents, mais davantage de particuliers viennent aujourd’hui avec des projets qui n’ont pas vocation à être diffusés en librairie. Il peut s’agir d’un récit de vie, d’une biographie familiale, d’un manuscrit consacré à un métier ou d’un ouvrage destiné à quelques dizaines de proches.


Ange Créations travaille notamment avec une ancienne journaliste qui réalise des récits de vie. Elle rencontre ses clients pendant cinq, dix heures ou davantage, le temps nécessaire pour recueillir leurs souvenirs, puis transforme ces entretiens en un manuscrit. L’atelier intervient ensuite pour donner une forme physique au texte. Les tirages tournent généralement autour de trente à soixante-dix exemplaires, souvent destinés uniquement à la famille.


Ces commandes racontent une évolution assez intéressante du rapport au papier. À une époque où une quantité immense de photographies, de textes et de souvenirs reste stockée dans des téléphones ou des espaces en ligne, certaines personnes choisissent précisément de faire le chemin inverse. Elles sélectionnent, organisent, écrivent et impriment.



« Je pense qu’il y aura toujours l’un et l’autre. Il n’y en a pas un qui va annihiler l’autre. Les gens auront toujours besoin d’avoir quelque chose dans les mains. »


Le numérique s’est imposé pour tout ce qui doit être diffusé rapidement, actualisé facilement ou consulté ponctuellement. Le papier, lui, garde une autre fonction. Il est moins systématique, mais probablement plus intentionnel. On n’imprime plus forcément parce qu’il n’existe aucune autre manière de transmettre une information.



On imprime parce que l’on veut conserver, offrir, marquer une occasion ou donner une autre valeur à un contenu.


Dans ce contexte, les petites séries prennent tout leur sens.





Le choix de rester artisan



La question des quantités occupe d’ailleurs une place importante dans la façon dont travaille Ange Créations. Là où certaines logiques de production reposent sur des volumes importants, l’atelier cherche plutôt à adapter la fabrication à chaque projet. Un client peut avoir besoin d’un seul exemplaire, un autre de trente, un autre encore de cinq cents.



« Je m’adapte vraiment à la quantité des clients. À chaque fois, on trouve des solutions pour le produit fini et pour le budget. »


Cette approche rejoint aussi la sensibilité personnelle de Christophe Vieillard. En dehors de l’atelier, il passe beaucoup de temps en montagne, en randonnée ou à vélo. Il parle volontiers de ses projets de parcourir de longues distances à la seule force de ses jambes. La question de l’impact des activités humaines et de l’usage des ressources fait donc partie de ses réflexions, sans qu’il cherche pour autant à présenter l’impression comme une activité sans conséquences.


Une imprimerie produit forcément des chutes. Découper des cartes, des brochures ou des flyers génère des rebuts. La différence se situe plutôt dans la manière de produire et dans le choix d’éviter les quantités inutiles lorsque cela est possible.


Pour lui, l’artisanat se trouve aussi là : dans la capacité à ne pas appliquer systématiquement la même réponse à toutes les demandes.


Cela vaut pour le nombre d’exemplaires comme pour la fabrication elle-même. Un manuscrit peut être imprimé de manière très simple, mais il peut aussi devenir un objet beaucoup plus travaillé. Ange Créations propose des papiers de création et peut coordonner des projets avec un relieur artisanal lausannois pour réaliser des couvertures en tissu ou en cuir, des reliures particulières ou certaines finitions typographiques.


Le haut de gamme n’est donc pas nécessairement synonyme d’un produit inaccessible. Il se joue dans les choix de matière, la qualité de la fabrication et le soin accordé au projet.



« On peut vraiment faire des produits haut de gamme à partir de n’importe quel manuscrit. »


Cette manière de travailler explique aussi pourquoi Christophe Vieillard a parfois du mal à définir précisément Ange Créations. L’entreprise est une imprimerie, mais son fonctionnement va plus loin que la simple production. Il y a le graphisme, la vérification des fichiers, le conseil, la recherche de solutions et parfois la coordination avec d’autres artisans.


Il reconnaît lui-même avoir construit, avec les années, une façon d’exercer le métier qui serait difficile à transmettre exactement telle quelle.





« À chaque fois que j’ai un client, j’essaie de comprendre ce qu’il veut et d’aller au bout des choses par rapport à son projet. »


Il ne se décrit pas comme quelqu’un particulièrement à l’aise dans le démarchage de grandes entreprises. Son approche est presque inverse : attendre de comprendre la demande, puis proposer ce qui lui semble réellement pertinent.

Cela peut paraître très traditionnel dans un marché où il est aujourd’hui possible de commander des imprimés en ligne sans échanger avec personne.


Pourtant, la quantité de choix disponible rend aussi le conseil plus utile. Quel papier choisir ? Quelle épaisseur ? Quelle finition ? Quel format ? Une personne qui n’a jamais travaillé dans l’impression ne dispose pas forcément des repères nécessaires pour répondre seule à ces questions.


Même une demande aussi simple que « combien coûtent 500 flyers ? » n’a pas réellement de réponse sans connaître le format, le papier, la couleur, le recto-verso ou encore les finitions souhaitées.


Le rôle de l’imprimeur consiste alors à réduire cette incertitude et à éviter qu’un client ne commande un produit qui ne correspond finalement pas à ce dont il avait besoin.


Cette attention n’empêche pas la rapidité. Elle semble même participer à la fidélité de certains clients.



« Il y en a qui vont penser que c’est moins cher ailleurs, qui vont essayer autre chose, puis qui reviennent autant pour le prix que pour le délai. »



Faire correspondre l’image à la réalité de l’atelier



Pendant que l’activité évoluait, la manière dont Ange Créations se présentait en ligne avait beaucoup moins changé. Son ancien site Internet était resté longtemps en place. Christophe Vieillard y était attaché, notamment parce qu’il avait le sentiment qu’il lui ressemblait.


La question d’une refonte ne s’est donc pas imposée immédiatement.

Lorsque Tracely Studio commence à travailler avec lui sur sa communication, les premières discussions ne sont d’ailleurs pas toujours confortables. Le regard porté sur l’ancien site lui semble parfois sévère et la proposition d’une nouvelle approche remet en question quelque chose qu’il considérait jusque-là comme relativement personnel.


Il reconnaît aujourd’hui avoir été « un peu bousculé » par cette étape.



« Je ne voulais pas forcément en changer parce que c’était un site qui me ressemblait. Mais je pense que vous aviez une expérience à laquelle il fallait que je m’en remette et j’ai été convaincu par votre vision des choses. »


La réflexion qui suit dépasse assez rapidement la question esthétique. L’enjeu n’est pas simplement de donner à l’entreprise un site plus contemporain, mais de comprendre ce qu’une personne qui ne connaît pas encore Ange Créations perçoit lorsqu’elle découvre l’entreprise pour la première fois.


Après plus de vingt ans d’activité, le contenu réel de l’atelier était devenu beaucoup plus riche que ce que sa présence en ligne parvenait à montrer.


La maîtrise graphique, les possibilités de fabrication, le conseil, les petits tirages, les produits plus haut de gamme, la rapidité ou encore la relation directe avec les clients existaient déjà. Encore fallait-il réussir à les rendre compréhensibles sans obliger chacun à téléphoner pour découvrir ce qui était possible.


Cette problématique est d’autant plus importante dans l’impression que le métier reste relativement opaque pour quelqu’un qui ne le connaît pas. Un site peut présenter plusieurs dizaines de produits et pourtant laisser un visiteur avec davantage de questions que de réponses si les informations sont mal organisées.


La refonte a donc cherché à rendre plus lisibles les différentes possibilités, notamment en structurant davantage les produits, les variantes et certains tarifs.


Une cliente a récemment pu identifier seule le produit qui correspondait à sa demande et connaître directement le prix avant de prendre contact avec l’atelier.

Pour Christophe Vieillard, ce genre de situation montre l’intérêt d’une communication plus claire. Le conseil reste indispensable pour les projets spécifiques, mais toutes les demandes n’ont pas besoin de commencer par un long échange destiné simplement à comprendre ce qui est disponible.



« Le flou peut casser la confiance. Si le client trouve un produit qui correspond exactement à ce qu’il cherche, tout devient plus simple et plus rapide. »


Le site devient ainsi un prolongement de la manière dont fonctionne déjà l’atelier. Il ne remplace pas la discussion, mais il permet au client d’arriver mieux informé et, dans certains cas, de prendre plus facilement une décision.


Quelques mois après sa mise en ligne, Christophe Vieillard estime qu’il est encore trop tôt pour mesurer réellement l’effet de cette nouvelle communication sur l’activité. Il constate néanmoins que la première image donnée par l’entreprise lui semble aujourd’hui plus cohérente avec la qualité du travail réalisé.


Il le résume avec une formule particulièrement adaptée au métier :



« On dit que l’on n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne première impression. Le jeu de mots est facile pour un imprimeur, mais je pense que celle donnée par le nouveau site est meilleure. »





Ce qu’Ange Créations veut préserver



Lorsqu’on lui demande quelle image il souhaite aujourd’hui transmettre de son entreprise, Christophe Vieillard ne parle pas de croissance spectaculaire ou d’ambition de devenir une grande imprimerie.


Les mots qu’il utilise sont plus simples : professionnalisme, confiance, qualité et rapidité.


Il ajoute aussi la possibilité de consacrer du temps aux clients.

Après plus de vingt ans d’activité, c’est probablement ce qui distingue le mieux son approche. Certains arrivent à l’atelier avec un PDF parfaitement préparé et une commande très claire. D’autres ne connaissent pas encore le papier qu’ils veulent utiliser, arrivent avec un manuscrit à reprendre ou ne savent tout simplement pas si leur idée est réalisable.


Dans les deux cas, le travail consiste à trouver la solution qui correspond au projet plutôt qu’à faire entrer systématiquement celui-ci dans un modèle prédéfini. C’est une manière de travailler assez discrète, qui s’est construite au fil du temps et qui explique sans doute en partie la longévité de l’entreprise.


Elle explique aussi pourquoi, au milieu des cartes, des brochures et des commandes destinées aux entreprises, une série de quinze livres peut avoir autant d’importance. Le père qui viendra bientôt les chercher récupérera un objet pensé pour rester auprès de ses proches, fabriqué à partir du travail et des photographies de son fils.


Dans un métier profondément transformé par le numérique, ce type de projet rappelle peut-être mieux que n’importe quel discours ce que le papier conserve de particulier : la possibilité de donner une forme tangible à ce que l’on souhaite garder, partager ou transmettre.

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